Qu'est-ce qui fait encore œuvre à l'ère de la génération instantanée ?

Quand un LLM produit en secondes ce qu'il fallait des heures pour construire, qu'est-ce qui distingue encore l'œuvre du flux ? Un critère kantien pour trancher.

La slide qui suit un deck produit par un LLM appartient à qui ?

Mozart est là

Mozart est (encore) là


Ce que tout le monde voit : les droits d’auteur distribués

La littérature sur l’IA générative et la création s’est fixée sur un problème : l’attribution. Qui est l’auteur d’un texte coproduit par un humain et un modèle ? Les juristes répondent sous l’angle du droit d’auteur, les philosophes de l’art sous celui d’agence et d’intentionnalité, les praticiens sous celui de flux de travail.

Trois lectures récentes tracent le champ. CHI 2024 démonte « la fausse promesse de créativité » des LLMs ↗ : les modèles produisent de la forme sans schème. AI & Society (2024) défend la thèse inverse ↗ – la créativité LLM est une forme nouvelle, pas une absence de forme. Et les threads Hacker News de 2025 documentent un phénomène asymétrique troublant ↗ : la même technologie produit de la satisfaction quand elle génère du code, et du dégoût quand elle génère du texte. Même modèle. Résultats affectifs opposés.

Est-ce un caprice esthétique ou un signal ?


La croyance dominante : le problème est l’attribution

La lecture la plus répandue est juridique et morale. L’œuvre se définit par sa traçabilité : on peut remonter à l’auteur, identifier sa contribution, lui en imputer la responsabilité. Dans ce cadre, le LLM est un outil – comme le pinceau ou le traitement de texte. L’auteur reste humain parce qu’il a dirigé l’outil, validé le résultat, pris la décision de publier.

Si cette lecture n’est pas fausse, elle reste insuffisante parce qu’elle suppose que le critère de l’œuvre est l’attribution (qui a fait ?). Le problème est ailleurs : quoi a été fait, et selon quelle « intention compositionnelle ».

Nicholas Carr le formule dans From Homo Faber to Homo Fictor ↗ (2024-25) : le passage du fabricant au falsificateur (celui qui feint). L’homo faber d’Arendt – celui qui fait des objets durables, qui « travaille sur les choses » – cède la place à un homo fictor qui prétend faire mais délègue la fabrication. La distinction n’est pas dans le résultat. Elle est dans la relation de l’auteur à son œuvre.


Le mécanisme : ce que l’intention compositionnelle fait à l’œuvre

Revenons à Mozart et à la slide.

L’intention compositionnelle, c’est ce qui place chaque partie dans un rapport de nécessité avec les autres. La sonate ne serait pas la même si on échangeait les deux premiers mouvements – pas parce que l’ordre est une convention, mais parce que le premier mouvement appelle le second dans une logique qui lui est interne.

La slide peut être pertinente, claire, bien construite – et ne rien appeler pour autant. Elle ne s’inscrit pas dans un rapport de nécessité avec les autres slides. Elle a été optimisée localement, pas compositionnellement. On essaie de « raconter une histoire », mais il n’y a pas cette tension vers le nécessaire.

Arendt, dans La Condition de l’homme moderne ↗ (1958), distingue trois modes d’activité humaine : le travail (labor), la production (work), l’action. Le travail est le cycle biologique – on mange, on digère, on recommence. La production est la fabrication d’objets durables, qui survivent à leur créateur. L’action est l’intervention dans le monde partagé des humains.

Hannah Arendt en train de fumer

Hannah Arendt (de fumer)

Un LLM excelle dans le travail au sens arendtien : il est dans un cycle de production-consommation-production qui ne laisse rien de durable. Chaque texte généré est remplacé par le suivant, sans accumulation. Même quand le résultat est de qualité, il est de la même nature que la prochaine réponse. C’est le flux.

L’œuvre, au sens arendtien, suppose une temporalité différente : la durabilité intentionnelle. L’objet doit durer parce qu’il exprime quelque chose qui mérite de durer. Ce n’est pas une propriété du texte – c’est une relation entre l’auteur et son texte.

Richard Sennett, dans Ce que sait la main ↗ (2008), ajoute une dimension : le craft comme pratique du dialogue entre l’artisan et son matériau. L’ébéniste qui travaille le bois apprend de la résistance du bois. Cette résistance informe la décision suivante. L’œuvre porte la trace de ce dialogue. Un LLM ne résiste pas – il accommode.


La couche invisible : le test du miroir ne suffit plus

Dans le monde pré-LLM, le test de l’œuvre était le test du miroir. Face à ce qu’on avait produit, on se reconnaissait dedans – ou non. La fierté (ou la honte) était le critère (c’était l’objectif de la présentation du « chef-d’œuvre » au baccalauréat professionnel en 2021).

Ce test est insuffisant dans un monde de génération assistée, parce que la fierté est subjective et variable. Un étudiant peut être fier d’un exposé que le LLM a écrit à 80 %, parce qu’il a lui-même structuré les 20 % restants et que le résultat dépasse ce qu’il aurait fait seul. Un consultant peut signer un deck que le LLM a structuré, complété de ses retours terrain, et considérer honnêtement que c’est « son » deck. Les deux situations sont radicalement différentes en termes de contribution réelle – et pourtant le test du miroir les traite de la même façon.

Paul Graham, dans Writes and Write-Nots ↗ (2024), pose le problème autrement : écrire, c’est penser. Déléguer l’écriture, c’est déléguer la pensée. Ce qui reste – la validation, la relecture, le cadrage – est de la supervision, pas de la création. C’est un point dur. Il vaut pour le texte. Il s’étend, dans une version adaptée, au code, au design, à l’architecture de systèmes.

Ce que Graham pointe, c’est le problème du seuil. À quel moment la délégation devient-elle substitution ?


Le déplacement : du test du miroir au test kantien

Il y a un autre test. Moins connu. Plus exigeant.

Kant, dans la Critique de la raison pratique, propose de tester la valeur d’une maxime morale par son universalisabilité : puis-je vouloir que tout le monde agisse selon cette règle ? Si oui, la maxime est tenable. Si non, elle est performativement contradictoire.

Appliqué au livrable co-produit avec un LLM, cela donne :

MaximeUniversalisée, elle donneVerdict
« Je publie ce que le LLM produit, je le signe de mon nom »Plus personne ne distingue la signature du flux – la règle détruit ce qu’elle prétend préserverNon universalisable
« Je ne signe que ce dont je peux défendre chaque décision structurante »La signature reste un signal lisible, la diversité se maintientTenable
« Je signe tout ce qui passe mon critère de fierté »Seuil subjectif variable, indistinction progressiveNon universalisable seul

Le test kantien n’évalue pas le geste individuel, il évalue le régime de pratique qu’il institue si généralisé. Un deck signé peut être excellent. La pratique de signer des decks sans avoir pensé la relation entre les parties détruit le signal que la signature est censée émettre.

C’est le paradoxe performatif : la première maxime se détruit elle-même si elle est universalisée, parce qu’elle détruit la condition de possibilité de ce qu’elle prétend préserver (la valeur d’une signature).

La fierté reste utile – comme filtre privé, avant le test. Elle précède la question publique : « puis-je défendre que tous les praticiens de mon métier produisent ainsi ? » Les deux plans ne se contredisent pas. Ils se composent : interne, puis public.


Ce que ça change selon votre situation

Si vous êtes consultant ou architecte, le test kantien reformule votre responsabilité professionnelle : vous signez ce dont vous pouvez défendre l’architecture, les arbitrages structurants, les décisions qui engagent le client. Pas le texte, pas le code, pas les slides – les articulations. Ce que le LLM ne peut pas penser à votre place : la relation de nécessité entre les parties.

Si vous êtes développeur, la question n’est pas « ce code est-il propre ? » mais « ai-je pensé la relation entre ce module et les suivants ? ». Un LLM produit du code cohérent localement. Il ne pense pas le système, même s’il progresse rapidement. L’architecte qui pense le système fait œuvre – même si le LLM a écrit 80 % du code.

Si vous êtes étudiant ou en reconversion, la distinction est peut-être la plus utile à entendre maintenant : utiliser un LLM pour écrire sans avoir réfléchi au problème n’est pas de la triche au sens légal – c’est une perte réelle. Pas parce que la règle l’interdit (la plupart des règlements des écoles et universités autorisent l’IA), mais parce que la réflexion est le produit.

Des études en contexte d’enseignement supérieur documentent un effet asymétrique : les étudiants qui utilisent l’IA en mode transactionnel (« donne-moi la réponse ») perdent du niveau à l’évaluation finale. Ceux qui l’utilisent en mode inquiry (« aide-moi à comprendre ») le maintiennent. La délégation précoce de la pensée ne fait pas gagner du temps – elle creuse un déficit.

Voir aussi : La reddition cognitive face à l’IA.


Ce que j’en retiens

Je construis des artefacts avec des modèles de langages tous les jours. Du code, des architectures, des textes. La question de l’œuvre n’est pas théorique pour moi.

Ce que j’ai retenu – sur mes projets, sur ce site – c’est ceci :

L’œuvre n’est pas la production. C’est l’intention qui l’encadre. Un système agentique que j’ai pensé globalement – les boucles de rétroaction, les points d’arrêt, la relation entre les agents – est mien, même si le LLM a généré 70 % du code. Un article dont j’ai délégué la structure et la thèse n’est pas mien, même si j’ai revu chaque phrase.

Le test du miroir ne suffit plus. La fierté est nécessaire – c’est le filtre interne, personnel, presque intime. Elle ne distingue pas entre le consultant qui a pensé l’architecture et l’étudiant qui a validé le texte. Le test public (kantien) – « puis-je défendre que tout mon métier produise ainsi ? » – est le complément nécessaire.

Ce site est une tentative de réponse pratique. Écrire lentement dans un monde de génération rapide n’est pas de la nostalgie artisanale. C’est une décision sur ce qui mérite de durer.

Le silence après Mozart est encore de Mozart. La slide qui suit un deck IA, presque jamais.

La différence : quelqu’un a pensé le silence.


Pour prolonger

Les opinions exprimées ici sont personnelles et n'engagent pas mon employeur.